Edito
[Vendredi 5 décembre 2003]
Bibliothèque - Ancien Musée de Grenoble


22h
Cyril Hernandez : "Soli Mobiles-Solo Frappé"


Un plancher dont les craquements se perdent dans une réverbération naturelle, des murs immenses couverts sur trois étages de rayonnages, reliés par des coursives. Au plafond, quatre dômes de verre habitués à diffuser des rayons de lumières diaphanes sont aveuglés pour les besoins des spectacles, mais nous surveillent. Au point le plus élevé du mur qui fait face à l'entrée, la maîtresse des lieux,muse de l'astronomie, nous Welcomele.
La simple traversée de la bibliothèque de l'ancien musée de peinture peut être une expérience assez émouvante. Cette immense salle vide aux dimensions d'une église fut, des siècles durant, un temple de la culture. Aujourd'hui, en dehors des 38e Rugissants et de quelques manifestations culturelles éparses, elle n'abrite plus que des fantômes poétiques qui se cachent derrière des rangées de faux livres.
Cyril Hernandez semble avoir pour objectif de les réveiller : il a tendu un écran qui cache l'entrée du cabaret Matiss, c'est par lui que tout commence. Une image simple, un œil de plastique, le cercle parfait d'un tambour, celui sur lequel l'artiste frappe pour convoquer les esprits.
A l'image, les baguettes se multiplient et leurs rythmes s'additionnent à celui joué en direct. Leurs résonances sont maîtrisées, chaque frottement, chaque coup suit les règles dictées par un scénario électroacoustique.
Lorsque la percussion se calme et sa peau se détend, son reflet vidéo offre une auréole à Cyril Hernandez qui teste maintenant l'écho de la bibliothèque. Sur lui un micro capte, amplifie et déforme le moindre geste, il chantonne comme un solitaire joyeux le ferait sous sa douche. Il installe une petite caméra sur son front et rejoint un autre tambour qui l'attend sur un côté de l'écran, le son de celui-ci est traité avec plus de profondeur. Il frappe le sol, on suit la danse de ses mains sur les lattes du plancher.
Il se lève et quitte l'espace scénique. Muni de ses baguettes, il rejoint le centre de la salle où une batterie de casseroles colorées l'attend. Après un peu de cuisine sonore, il rejoint l'escalier qui mène aux coursives et continue sa course rythmique le long des rayonnages. Arrivé au-dessus de l'écran il aimerait pouvoir continuer son ascension jusqu'au tableau de la muse du musée qui, tout en restant inatteignable, lui accorde protection. Les fantômes sont d'accord pour suivre les règles du jeu bizarre que Cyril Hernandez a imaginé.
Maintenant il redescend et revient face aux spectateurs. Ses pas et les bruissements de ses vêtements sont musique. Il se tord et ses articulations résonnent comme si ses nerfs et ses os étaient électrifiés. Tel un Monsieur Hulot déjanté, il fait son cinéma de petites choses, joue de ses mains, se roule à terre, fait danser un plateau roulant. Alors que des images de mer s'étirent, à l'aide d'un seau, il remplit d'eau un immense saladier. La moindre goutte a son mot à dire, la moindre vibration aquatique s'exprime. Ses clapotis font chanter l'eau, il plonge la tête et chante sous l'eau. Il passe derrière l'écran et se saisit d'un large couvercle de fer où roulent des billes. A observer son ombre, on jurerait qu'il a attrapé un immense poisson. A l'entendre, on pense qu'il détient le secret du ressac.
Pour la séquence suivante, il nous présente un étrange instrument à cordes, cousin rudimentaire d'une valiha malgache. Il manie sa harpe comme un menuisier, une pièce de bois sur son établi. Il la caresse, la pince, la tape à l'aide de divers instruments, variétés de baguettes mais aussi accessoires de bricolage. Il imite les tremblements de Jean-Jacques Aillagon face à la colère des intermittents du spectacle, mais l'instrument lui répond de son spectre cristallin. Après de dernières facéties vidéographiques et un numéro élastique avec une cymbale suspendue à un fil, il invite les spectateurs à le suivre à l'entrée de la salle.
Au bout d'un filin, un amas de cloches métalliques l'attend. Il les caresse de son archet, les frappe de son marteau. Maintenant l'instrument se balance, à chaque passage il les fait résonner. Le son voltige et rebondit sur les parois de faux livres. Cette valse magique clôt ce spectacle inattendu qui répond autant au nom de concert qu'à celui de performance, une belle tranche d'imaginaire décalé que, de son propre aveu, l'auteur n'aurait pu entreprendre sans le statut d'intermittent ni l'aide des bons esprits.

Benjamin MiNiMuM



Galerie d'Images


Vidéo

Cyril Hernandez
"Soli Mobiles-Solo Frappé"
2'56"



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