Edito
[02 décembre 2001]
Ancien Musée
de Grenoble (France)

|
20H00
"Maâlem
Experience " Ancien musée
Les
migrations esthétiques ne peuvent se produire sans curiosité pour
l'ailleurs, sans voyages. Toutes les oeuvres proposées deux jours
durant à l'ancien musée de peinture de Grenoble possèdent en elles
les traces de tels mouvements et les germes naissants de déplacements
esthétiques.
Le voyage terminé, lorsqu'il n'est plus que mémoire ou souvenir,
est-il pour autant inerte ? Il semble susciter un mouvement circulaire
perpétuel, une boucle d'impressions et de questionnements qui sans
cesse tourne de soi vers l'autre. On est là, on part ailleurs et
lorsque l'on revient, l'ailleurs est aussi un peu ici.
Dans les vidéos de Robert Cahen mises en son par Michel Chion, les
images rapportées de Chine ou du Japon sont souvent intimes. Elles
portent les stigmates impressionnistes du souvenir. Sur l'écran,
le présent d'alors est brouillé, décomposé. La réalité ainsi déformée
touche à l'intemporel, d'autant plus que les sons qui l'accompagnent
dégagent au moment de leur diffusion la même présence que lors de
leur capture.
"Les Rêveries de la Résonance " de Ravi Prasad et Patrick Portella
sont basés sur un rituel vishnouite. Un cercle délimité par huit
haut-parleurs de 60 Watts accueille 54 petites nattes symbolisant
les lettres de l'alphabet sanskrit, sur lesquelles viennent s'asseoir
les voyageurs. Au Centre Ravi Prasad, le maître de cérémonie tourne
lentement sur lui-même, en prononçant une à une les 54 lettres qu'il
dédie à chacun des initiés. Dans les enceintes, les résonnements
de gongs s'étirent lentement, les gouttes d'eau s'arrondissent avant
d'éclater et les murmures se faufilent. La mélopée du chanteur bengali
enveloppe le spectateur. Avec une gestuelle précise, décrivant des
arcs de cercle de la paume de sa main vers l'extérieur, il fait
offrande de pétales de roses qui tournoient doucement vers le sol.
Les palmes des ventilateurs qui surplombent la grande salle de la
bibliothèque déclenchent des sons préparés par Michel Redolfi et
se meuvent comme elles le font partout dans le monde, telles des
hélices brasseuses d'air. "Les carnets de Kerala" collectés en Inde
du Sud, disséminent des épices sonores qui, en se dégageant dans
l'atmosphère, brossent le portrait d'une Inde éternelle.
Pour "Nara", Bertrand Dubedout est, lui aussi, allé chercher la
matière de sa fresque électroacoustique dans une pratique rituelle
ancestrale, le Shuni-e. Les psalmodies des moines bouddhistes, les
tintements des cloches et les souffles des conques enregistrés dans
le temple Nara se superposent aux bruissements de déambulations
captés dans la nature avoisinante. Témoignage du cycle méditatif
du simple voyageur dans lequel chacun ici peut se reconnaître.
Patrick Portella retourne à la table de mixage pour prendre soin
de la diffusion des bandes qui accompagnent les voix aériennes des
deux sopranos, Isabelle Lopez et Brigitte Circa, et les subtiles
interventions percussives d'Alexandre Regis. Les Matjapat Songs
sont des chants d'amour de la tradition javanaise. Les chanteuses
se partagent l'exécution des mélodies, l'une termine celle que l'autre
a commencé. Et chaque final de vers occasionne une improvisation
(eluk). Le procédé, qui n'est pas sans rappeler les joutes des trouvères
ou des repentistas brésiliens, est appliqué de la même manière aux
percussions et aux bruitages du sampler.
C'est La Tête en Brousse que nous entrons dans l'improvisation performative
d'Anne-Julie Rollet et Mathieu Werchowski. Résultat de multiples
cueillettes sonores, leur pièce nous fait voyager au grés de leurs
rencontres. Les nappes, les fréquences et les échantillons témoignent
de leurs pérégrinations et de leurs échanges en Cote d'Ivoire, à
la clinique psychiatrique de La Borde en Loir et Cher, et plus directement
partout au quotidien. Les deux jeunes artistes nous renvoient à
notre statut d'éponge sensitive, à l'image du microphone qui capte
perpétuellement : des hommes-micros en expansion.
Si Maâlem Experience est sans doute la plus belle réussite de cette
journée, cela tient en bonne partie a la présence irradiante du
trio gnaoua de Mahmoud Gania. Les rythmes et les danses de transes
des mystiques marocains sont parmi les spectacles traditionnels
les plus fascinants que l'on puisse rencontrer et Mahmoud Gania
est l'un des maîtres du genre. Au-devant de la scène, entraînée
par les rythmes hypnotiques, une petite fille, les yeux fixes sur
les musiciens ne cesse de danser pendant tout le concert.
La partie interactive et vidéo de la création est également impressionnante.
Derrière les musiciens, les textures graphiques répondent avec exactitude
aux vibrations de la musique, elles explorent les retranchements
spirituels du numérique, créant la aussi une émouvante spirale entre
tradition et innovation, entre sens et forme.
Benjamin
MiNiMuM
et Nicolas
Audureau (La tête en brousse)
|
Galerie
d'Images
Interviews
Vidéos
Ce site est equipé du serveur Real
G2 pour la diffusion du son et des videos, pour les consulter :
Utilisez
Real Player.
|